vendredi 29 mars 2013

L'ascenseur

Le jour où j'ai surpris Antoine faire une fellation à André dans les toilettes des hommes, j'ai décidé d'uriner à un autre étage. Ce genre de truc doit arriver partout, mais ça n'a pas à être devant mes yeux. La semaine précédente, encore, j'étais nu devant le même Antoine dans les douches d'un gym bien masculin. Je tiens à préciser que je n'ai rien contre l'homosexualité, simplement quelque chose contre le fait de me la faire imposer en pornographie. J'ai choisi l'étage du bas, pour l'éclairage de ses couloirs.

Je suis tombé nez à nez avec la secrétaire du bureau en coin. Elle m'a demandé si j'étais perdu, j'ai menti que nos urinoirs étaient bouchés. Il y a mieux comme dialogue d'introduction, mais c'est l'efficacité qui compte. Elle m'a offert d'appeler la conciergerie, je lui ai dit que j'avais toujours été curieux de pisser sur cet étage. Elle a ri. Elle m'a demandé de ne pas le faire sur le tapis.


Elle a un goût de pêche. C'est la première fois que je goûte ça. Après dix minutes, son odeur devient rance. C'est étrange comme chimie. Ses seins sont magnifiques et elle sait se servir d'une paire de lèvres. Rectification : des deux.

Antoine est rouge. Il est devant mon bureau en silence et se contente de rougir. 

- Je peux t'aider?
- En quelque sorte, oui.
- Comment?
- En gardant le silence.

Je me retourne vers mon écran et me remets à compiler des chiffres. Je l'entends se payer un anévrisme nerveux derrière moi, mais me contente de sourire. Le pouvoir a du bon. André succède à Antoine et n'est pas aussi sympathique.

- Si tu parles, je te tue.
- Whooo...
- Je te tue, te viole, te re-tue.
- Tu crois que c'est possible?
- J'ai de l'imagination.

Je retourne à mon écran, mais n'y mets pas beaucoup d'entrain. La mort a quelque chose de terrifiant, le viol aussi. L'ensemble est aussi effrayant que la perspective d'un coït interrompu. Particulièrement s'il est interrompu par une belle-mère qui arrive à l'improviste. J'imagine le pire, c'est toujours rassurant.


Son nom est Silène. Je répète : "Sirène?". Elle me corrige: Silène, avec un seul "l". Elle profite de mon air dubitatif pour essuyer son visage. J'en ai mis partout. Elle veut m'offrir son string. J'accepte, fais mine de le humer, le fous dans mes poches, le jette en sortant de la pièce. Je n'ai aucune fibre fétichiste.

- Et toi, tu suces Antoine?

André est tétanisé par ma question. Je l'ai posée par pure malice. Ok, la curiosité entre en ligne de compte. Je ne comprends pas tout à fait.

- Non, pas plus que toi.

Je n'ai jamais sucé Antoine, ça ne me viendrait pas à l'idée. Un clitoris oui, Antoine non. Il a réussi à m'y faire penser, je secoue nerveusement la tête. 

- Ça te dégoûte?


Silène m'assure qu'il n'y a rien de dégoûtant dans une fellation. Elle se propose de me le prouver sur le champ. Je refuse à regret. Je ne peux pas passer mon temps dans les toilettes de l'étage inférieur. Je ne peux surtout pas me faire voir en train de me faire sucer dans ces toilettes. Et je n'ose même pas imaginer Antoine ou André me surprenant jouissant. Même si c'était dans la bouche d'une femme.

L'ascenseur est étroit, trop étroit. Une affiche dit que nous pouvons être quinze dans la cabine. Nous sommes trois et à l'étroit. Je ferais n'importe quoi pour ne pas être coincé avec Antoine et André. 

C'est un hasard, je le sais, je l'espère.

La porte ouvre à l'étage inférieur. Silène entre.

André embrasse Silène sans subtilité, prend soin de bien sortir la langue avant de l'enfoncer dans la bouche de l'intéressée. Il y a un message à mon endroit. 

Silène me regarde, inquiète.

Leurs secrets sont en sécurité avec moi.

Antoine nous annonce qu'il a mal au cœur.

lundi 25 mars 2013

Sexto à naître


- Sois toi-même.
- C'est à dire?
- Aucune règle, aucune limite ou censure.
- T'es certaine que tu t'adresses à la bonne personne?
- Certaine.

Elle aurait été devant moi, je l'aurais sans doute prise par la taille, lui aurait effleuré le cou en prétextant une mèche égarée. Ma main aurait été au-dessus des fesses, pressante. Elle aurait senti une érection naissante, aurait souri, ses yeux se seraient mis à briller. J'aurais profité d'un meuble quelconque, ou alors d'un mur, et lui aurait fait sentir qu'à jouer avec le feu on s'enflamme et que les braises offrent un teint rosi à pâlir d'envie. Malheureusement, on a beau avoir inventé la vidéoconférence, on en est encore loi de tout ça lorsqu'on se texte. 

Le progrès a-t-il tué la spontanéité pour, enfin, ériger le préliminaire en système?

J'enfonce les écouteurs dans mes oreilles. C'est approprié. C'est Jay Jay Johansson. Keep It a secret.


What you said to me
What you did to me
What you wanted me to do
What you said last night
When you came up tight
What was I supposed to do

Ce n'est pas un accident. Ce n'est pas le hasard. On ne s'est pas rencontrés dans une bibliothèque, au coin de la rue ou embarrassés par l'ambiance de mort d'une buanderie en pliant nos sous-vêtements. On se connaissait, on s'est apprécié, on a résisté le temps de ne pas vouloir le regretter un jour. 

Pensez à cette histoire de la pelouse toujours plus verte chez le voisin. Une fois les barrières franchies, quel intérêt à regarder derrière? On s'y roule, on se vautre dans l'herbe, on en profite en espérant que le voisin ne rentre pas trop tôt. 

Le courage ne nous manque plus lorsqu'on est lancé.

Une autre chanson. Ferré. Jolie môme.


T'as qu'un' source
Au milieu
Qu'éclabousse
Du bon dieu
Jolie môme
T'as qu'un' porte
En voil' blanc
Que l'on pousse
En chantant
Jolie môme

Sans réserve, pour peu qu'un verre soit servi, aucun problème avec ça. Sans pudeur, j'en ai peu, voire pas. Sans limites...

Tiens, sans l'écouter je cite encore Ferré : "Ce qu'il y a d'embêtant avec la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres". Moi, mes limites je les connais. Je les ai vues, de loin, y'a longtemps. Je ne suis pas certain que je pourrais encore les reconnaître si elles se présentaient à moi.


- Bonjour, moi c'est Tes limites.
- Ah?!
- Tu me reconnais?
- Désolé...
- On s'est croisé, il y a longtemps...
- Chez X.?
- Ben non! Tu ne te souviens vraiment pas de moi? Tu m'as pourtant déshabillée, caressée, pénétrée, usée, souillée...
- Ton nom encore?
- Tes limites.
- Ah non, il doit y avoir erreur. Ça ne ressemble pas à mon souvenir...

Des limites? Pas ou peu. De la retenue? Ah ça oui...

Parce qu'il n'y a rien de plus embêtant que les limites de l'autre. Sans retenue, ça appelle à l'expérimentation, à l'exploration, aux fantasmes, y'a du cuir, des liens, des gadgets, des successions de positions...

Sans règles? Sauf celles que je me suis données, bien sûr.

Pourquoi les seules femmes que je baise comme des bêtes sont celles que je ne respecte pas? Pourquoi je n'éjacule que sur les femmes de passage? Pourquoi il ne m'est jamais venu à l'idée de sodomiser une femme que j'aimais? Pourquoi les autres peuvent être souillées, barbouillées, laissées pantelantes et que seules les femmes aimées ont droit au supplice de la normalité? Pourquoi est-il plus facile d'être obscène lorsqu'on apprécie et que la pornographie se perd avec l'amour? Est-il incompatible de baiser et aimer? Suis-je normal?

Sans censure... ça, ça me plait.

Je la texte.

- Ok pour la censure, elle ne sera pas là. Au pire, tes oreilles vont mouiller.
- Chiche.

Dire une obscénité à l'oreille, c'est le dire là où ça compte. Le chuchoter plutôt que le crier. Gueuler "j'te baiserais, là, maintenant" est vulgaire. Le glisser, comme un aveu, les lèvres effleurant les cheveux, à l'insu de ceux qui nous entourent... c'est ça le sexe oral.


"Ma langue s'ennuie de ta chatte"
"Mes lèvres s'ennuient de tes seins"
"Il me semble que mes doigts seraient au chaud en toi"
"Tu me permets de te baiser?"
"Tu me suces ou je te baise ou on y va avec une succession, dans l'ordre ou pas?"
"Je vais jouir, tu vas me sucer pour me ranimer et je vais recommencer"
"Il est à quelle hauteur ton comptoir?"
"Tu viens dans la ruelle, un instant?"
"Tu vas t'étendre, te caresser et je vais te rejoindre quand je n'en pourrai plus"

L'impératif a du bon. Il faut être bref, imagé. Mais par-dessus tout, il faut en avoir envie.

- Quand?
- Quand tu veux ;)

lundi 11 mars 2013

Dieu et le désir


Entends le chant blessé qui monte des outrages
Entends le synonyme où se croit la vertu
Entends le vice inquiet quand tu tournes la page
Entends Dieu qui se touche au Paradis perdu
Ferré – Métamec

Et Dieu créa l'homme, à son image. Un homme libidineux, désireux de jouir, de toucher, de sentir. Est-ce une surprise? Dieu est un pervers : sinon pourquoi l'omniprésence? Qui n'a rêvé de voir ce qu'il ne peut? Qui n'a rêvé de ces douches inconnues, de ces effeuillages qui n'ont été? Qui ne s'est demandé "à quoi elle peut ressembler?". Et au-delà de la chair visible, cette chair que l'on désire découvrir, que l'on veut explorer...

Dieu et le désir, quel sujet.

" Entends le chant blessé qui monte des outrages"

Un outrage parmi tant d'autres : l'indifférence.

Que de cris sont nés de cette impuissance. Que de désir refoulé sont devenus folies, manies, indifférences. L'outrage au désir est le refoulement, l'arrêt, le refus ou pire : la pudeur. Il n'y a pas de pudeur raisonnable là où le désir s'exprime sainement. Quand est-il sain? Lorsqu'il existe. Le désir est chose d'avenir, la poussée qui nous mène à l'étape suivante, au prochain rendez-vous, au prochain défi imaginaire.

L'outrage, c'est celui fait à la pudeur, aux bonnes mœurs. L'outrage, c'est la jouissance, le cri, le chant de deux êtres confondus en une blessure sonore, indéchiffrable parce que féérique, unique, éphémère...

" Entends le synonyme où se croit la vertu"

Mariage. Couple. Procréation. Génération. On oublie le plaisir. La vertu l'excuse des corps faibles. C'est l'obligation où se réfugie le sexe qui est tenté. Il brûle. Il veut. Pourquoi lui refuser? Dans une sexualité balisée, l'excuse est là pour réconforter, pour valider certaines valeurs inculquées, mais fausses. Baiser, il faut baiser, juter, exploser, jouir.

Jouir, parce que c'est bon. Aussi simple que ça.

"Entends le vice inquiet quand tu tournes la page"

Et lorsqu'on se fait une raison (aussi futile soit-elle)... on tourne la page sur ce qui pourrait être. On s'interdit des cris, des frissons, des caresses pourtant attendues, désirées. Le vice se perd dans la morale, mais...


"Ce qu'il y a d'embêtant avec la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres"
Ferré
"Entends Dieu qui se touche au Paradis perdu "

Dieu se touche, en te voyant. Il t'imagine nue, il te voit nue, il te sait nue et se touche. Pourquoi se touche-t-il? Parce qu'il le peut. Parce que je suis à son image. Parce qu'il s'est perdu, tout comme je me suis perdu, aux Paradis qui n'en sont pas. Le Paradis perdu, c'est le grand oublié des idéaux. 

Je suis, tu es, soyons. Rien de plus, sinon des mensonges camouflés.

Et aujourd'hui, je cesse de me cacher.

Je suis, nu.

Tu seras, nue.

Nous serons, nus.

Nous serons.

Le désir


"On peut résister à tout, sauf à la tentation" – Oscar Wilde

Il y avait un moment déjà que je me contentais des parfums fanés d'idylles oubliées. Je m'attendrissais sur une courbe, sur la pointe d'un sein tentant de se libérer sous l'étoffe, sur un cul trop jeune pour que j'y pose la main, sur des lèvres invitantes, sur des promesses d'ivrognes en provenance de femmes qui m'avaient connu plus libertin.

J'étais devenu sage.

Le train-train quotidien, le couple, les responsabilités, le temps qui vient toujours à manquer, la fatigue du soir, les soirées passées à tenter de faire semblant, le tout suivi par l'oubli. J'avais oublié que j'avais un sexe entre les jambes, un sexe qui savait comment donner du plaisir, une bouche, des doigts...

J'ai redécouvert la tentation. Le baiser volé en cachette, l'ivresse qui fait perdre la tête, les passions voilées finalement découvertes, les complicités qui promettent tant et les craintes de décevoir. J'ai cru, un instant, renaître.

J'avais pris du poids, avait gagné du sel dans ma barbe noire, n'avait plus le souffle d'antan. Bien sûr je bandais toujours, mais avais-je vraiment envie d'offrir ce corps dénudé?

Oui, bien sûr que oui. Ma crainte n'était que de ne pas connaître de seconde occasion.

Et puis, ce regain d'intérêt n'était pas né de nulle part, mais bien d'une situation, d'une amitié qui avait revêtu les traits d'une tendresse avant de se dévêtir et devenir une obsession.

Le désir était né.

Le désir, c'est une force insidieuse, qui nous prend doucement. Elle s'y connait en préliminaires. Tout d'abord, elle m'a fait rêver de lèvres, d'un baiser. Puis, m'ayant mené (alors malgré moi, bien que j'aie été consentant) jusqu'à celui-ci, elle me tenta d'une nudité. Cette même nudité qui hante, particulièrement entrevue. Même flambants nus, il me vient des envies de découvrir davantage.

Le désir s'alimente d'impossibilités. Il carbure à la contrainte. Il ne faut pas, on ne devrait pas, et si? Le désir ne fait que grandir.

Puis, un jour, on va un peu trop loin. On se retrouve le désir à découvert, offert à tous, ou à certains. 

Il y a toujours des gens pour voir le désir où il n'est pas et à se poser des œillères pour croire qu'il n'est pas où il s'affiche. Mais là, si tout le monde y croit, s'il est problématique, si certains sont convaincus... à quoi bon lutter?

Du moment où cette réflexion s'est fabriqué un nid dans ma tête, elle n'a cessé de le rendre douillet. Je me suis mis à imaginer. 

D'abord les circonstances, puis un baiser. Puis, comment provoquer en faisant semblant, puis une caresse. Puis, comment passer aux actes, puis une cavalcade. Puis, comment convaincre une femme qui ne veut pas être convaincue? Et là, là mes genoux se sont mis à fléchir.

Durant quelques jours, mon esprit est passé de ses lèvres à ses lèvres. De ses cuisses à ses seins. Je la pénétrais en missionnaire pour lui voir le visage, en levrette pour lui voir les reins. Je la baisais assis, alors qu'elle me faisait face, simplement pour sentir sa poitrine sur la mienne, je l'imaginais me chevauchant pour qu'elle fasse de moi sa chose. Je l'ai imaginée debout, dans la douche. Je l'ai vue couchée, sexe ouvert, luisant, m'implorant de venir jusqu'à elle et moi, debout, la contemplant, n'y croyant guère.

Je me suis mis à la sentir dans mon ventre. C'est là que je me suis dit que c'était assez. 

Après tout, elle le voulait tout autant que moi.

Alors, un soir où nous étions dans une sortie commune, un truc rempli d'étranger, de connaissances qu'on voudrait oublier, elle est partie. Puis, dix minutes plus tard, j'ai quitté à mon tour. Deux taxis différents nous menaient au même endroit.

J'ai passé la porte, elle m'a fait un sourire gêné.

Je l'ai embrassé. Nous avons dégénéré.

Et je n'ai eu qu'un désir, avant même de la dévêtir : 

recommencer.