mardi 19 mai 2009

Croqué sur le vif

L’insolence d’un regard convenu.

L’amant rencontrant la maîtresse hors du cadre de sensualité jette ce regard précis, celui qui ordonne le silence, celui qui circonvient l’insolence, pour éviter une déchéance annoncée. Elle sait, il sait, mais personne ne doit savoir, pas même eux. Dans la foule, pourtant anonyme, ils ne font que se lancer des yeux chargés de sous-entendus, de souvenirs, de remembrances. Le silence est tangible, opaque.

Je suis là, dans mon monde, dans ma bulle, dans mon espace de vie quotidien. Elle est là, apparaissant sans prévenir, au beau milieu des chalands, cherchant un espace où poser ses émotions. Je la vois, elle me remarque. Je l’implore de ne pas venir, je l’implore d’un sourire. Elle accepte le rejet, me méprise d’un sourire rendu, entendu. Ses lèvres pincés, ce rictus exagéré, tout en son pouvoir pour me torturer. Je baisse la tête, le châtiment est mérité.

Je reviens à ma vie, à mon spleen, à mes transports. Elle, en parallèle, fait ce que j’ignore. Deux vies verticales, à jamais parallèles pour cause d’intersection horizontale. Nous sommes conséquents des conséquences d’une sécante d’un soir, d’une nuit, d’un frisson.

Puis viens le départ, le nouveau départ, elle repart et me laisse sans un regard. Je contemple son dos, la prends par-derrière, lui rends ses sentiments déplacés et regrette de ne contempler que sa nuque. Avec elle, s’enfuient le souvenir et, quelque peu, l’avenir. Malgré la nature incertaine de celui-ci, je regrette.

Il ne faut pas confondre le souvenir et le regret, la mémoire et le remords. Le regret a pour toile de fond une image, un nom, un visage, qui tournent sans arrêt derrière les yeux clos et tourmente les nuits. On s’est veut, de ne pas être là, de ne plus y être, d’y avoir été. On s’en veut pour les conséquences, matérielles, humaines, négatives. Le souvenir n’est que le support, l’image elle-même. La mémoire est l’ensemble des souvenirs, bon ou mauvais. Finalement, le remords…

Le remords c’est le cancer qui ronge le sein de celui qui se souvient trop clairement, c’est le poumon noir de celui qui a blessé et qui voit la destruction de ses actes. Le remord, c’est une vérité en attente, c’est un aveu étouffé. Le regret a rapport a l’acte, le remord à ce qui en suit.
Elle passe son chemin, le mien suit son cours.

Derrière l’insolence criée de cette séparation, je hurle.

Je hurle à la convenance, lui crache à la gueule, lui revoit ces fausses illusions dont elle voudrait m’abreuver. Je ne suis pas une âme de consommation, je tire sans sommation et je touche. Je heurte les bonnes mœurs d’une inconvenance tacite, naturelle, sans équivoque. Je vaque à mon péché, gagne mon enfer à la sueur de mon front et je me démène pour me sortir de votre morale empoisonnante.

Mais elle n’est plus là. Vous avez remporté, quelque peu, quelques fois.

Le prochain champ d’horreur se jouera avec mes poings, avec ma haine et je ne la laisserai pas me quitter de nouveau.

Je conviendrai que mes regards peuvent perdre leur insolence, lorsque votre acceptation aura les reflets de ma passion.

vendredi 15 mai 2009

Une arête dans la gorge

- Si je comprends bien, la fellation n’est rien d’autre, pour toi, qu’une domination sur la femme?!

J’aime entrer d’emblée dans le vif du sujet. Une fois que vous avez capté l’œil du lecteur, vous pouvez vous laisser aller à la démesure, à la réflexion ou tout autre exercice que vous jugez nécessaire ou intéressant. Je peux vous parler, dans le cas présent, de la femme qui vient de s’exclamer, reculer dans le temps pour vous mettre en contexte, aller dans le futur et la décrire à genoux - en insistant sur ma main parcourant ses cheveux -, vous décrire ma réflexion précédant la réponse, vous parler de ses yeux et du regard teinté de mépris (ou de désir?) qu’elle me porte. Je peux dire toutes ces choses ou les omettre, tel est le pouvoir de ma plume et celui d’avoir acquis votre attention.

Mais voilà, tout n’est pas si simple. Il suffit d’un jugement intempestif, d’une phrase douteuse ou d’une énumération trop longue,mal inspirée, et je vous ai perdu. Plus simple encore : un caprice de votre part et vous détournez les yeux. Vous n’avez peut-être sauté que quelques lignes, voire un paragraphe, peut-être j’écris déjà une ligne que vous ne lirez jamais. Pour toutes ces raisons, il me faut vous raccrocher.

- Ce n’est pas vraiment ça, mais oui.

Femme, vous commencez à me haïr sans le savoir, ou peut-être si ; homme, vous m’en voulez et m’admirez de l’écrire. Déjà, l’un ou l’autre, vous avez perdu la notion de détachement, vous avez été eu par vous-même. Le narrateur n’est pas l’écrivain, même lorsqu’il endosse son costume. Il est aisé d’être désagréable, il me suffirait de cracher sur une religion, une ethnie, une couleur de peau, un sexe ou une orientation sexuelle et vous voilà animés d’un besoin de croisade, justifiée, je vous le concède.

Alors moi, narrateur écrivain, je vous envoie ma première vraie vacherie, mon bouquet final : la queue de poisson.